L’incroyable guĂ©rison du Dr Jill Bolte Taylor
Vendredi 15 mai 2009Voici la vidéo de Jill Bolte Taylor
Article de Véziane de Vezins vu dans le Figaro.fr
Victime d’un grave accident vasculaire cĂ©rĂ©bral le 10 dĂ©cembre 1996, la neurobiologiste Jill Bolt Taylor recommença ses confĂ©rences six mois plus tard, après une longue convalescence aux cĂ´tĂ©s de sa mère.
Jill Bolte Taylor, neurobiologiste renommĂ©e, est passĂ©e de l’autre cĂ´tĂ© du voile. Son accident vasculaire cĂ©rĂ©bral, qu’elle a suivi consciente, lui a permis une nouvelle approche de la vie qu’elle raconte dans «Voyage au-delĂ de mon cerveau» (Éditions J.-C. Lattès). PhĂ©nomĂ©nal succès de librairie aux États-Unis, aujourd’hui en vente en France.
Pour une chance, c’est une fameuse chance ! «Combien de chercheurs en neurosciences ont l’opportunitĂ© de vivre par eux-mĂŞmes un accident vasculaire cĂ©rĂ©bral ?» Jill Bolte Taylor exulte. Elle a deux ou trois messages Ă faire passer, et les vingt-deux langues dans lesquelles son livre est traduit, son passage aux États-Unis dans le show d’Oprah Winfrey et le projet de film pour lequel Jodie Foster est dĂ©jĂ partante ne lui semblent pas de trop. Parce que des bonnes nouvelles, il y en a. DĂ©jĂ celle-ci, et c’est une neuro-anatomiste qui le dit : «L’hĂ©misphère droit de notre cerveau est programmĂ© pour le bonheur, la paix, la compassion.» Et celle-ci encore : «Le circuit neuronal de la colère est mobilisĂ© durant exactement une minute et demi, après quoi la tension retombe. Libre Ă nous de ne pas donner suite.» Et cette autre : «La plasticitĂ© des neurones donne Ă chacun la possibilitĂ© de “virer Ă droite” et de choisir la paix et l’amour plutĂ´t que l’affrontement.» Il ne s’agit pas lĂ d’une dĂ©claration de foi politique, mais d’un constat scientifique rendu possible il y a environ neuf ans, lorsque la neurobiologie s’est rendu compte que les transmetteurs du cerveau Ă©taient en constant renouvellement.
Une synapse n’y retrouverait pas ses petits. Quel rapport avec le grave accident vasculaire cĂ©rĂ©bral (AVC) dont fut victime Jill il y a douze ans ? Comment une longue et pĂ©nible convalescence qui l’a obligĂ©e Ă un corps Ă corps de tous les instants avec son hĂ©misphère gauche a-t-elle pu rendre le professeur de l’UniversitĂ© de l’Indiana et porte-parole de la Banque des cerveaux de Harvard quasiment bouddhiste ? Nous avons ici le fruit d’un long cheminement entre souffrance et Ă©merveillement. C’est le 10 dĂ©cembre 1996, Ă 7 heures du matin, que la scientifique s’est rĂ©veillĂ©e avec une terrible douleur derrière l’Ĺ“il gauche. Une bonne douche et il n’y paraĂ®tra plus, s’est-elle dit. Oui, mais cette grande admiratrice du cerveau sentait que les cinquante milliers de milliards de cellules constituant son corps ne rĂ©pondaient plus. Ses mouvements Ă©taient saccadĂ©s, les sons dĂ©formĂ©s, l’Ă©quilibre lui manquait. Puis elle perdit peu Ă peu la perception en trois dimensions. Puis les informations qui Ă©taient sa vie : s’habiller, aller au travail. Mais oĂą se trouve ce travail ? Et comment conduit-on une voiture ? Tout cela en tentant d’analyser ce qui Ă©tait en train de lui arriver. Plus tard, elle sut que son cortex moteur Ă©tait atteint lorsque son bras droit refusa tout office. Mais nulle peur : en mĂŞme temps, une douce euphorie la gagnait. Ce n’est qu’au terme d’un effort surhumain et au milieu d’un Ă©croulement de neurones – son hĂ©misphère gauche Ă©tait en pleine hĂ©morragie, mais elle l’ignorait encore – qu’elle comprit l’urgence d’appeler des secours. Mais les chiffres n’avaient plus de signification pour elle. Elle chercha, toujours en luttant contre le sentiment de bĂ©atitude qui l’envahissait, un nom qu’elle connaissait bien. Dans un Ă©clair, elle comprit qu’elle avait un AVC. Elle compose comme un enfant le numĂ©ro de son bureau Ă la Banque des cerveaux. Son ami, le Dr Vincent, est au bout du fil. Jill essaie alors de bredouiller quelque chose. Mais c’est un borborygme qui sort. «Mince, on dirait un chien qui aboie», songe-t-elle, rĂ©alisant que le centre de la parole est atteint.
Le Dr Vincent comprend quand mĂŞme. Quand on la transporte enfin Ă l’hĂ´pital, chaque geste la fait sombrer dans un Ă©puisement qui l’emporte dans le sommeil. Mais alors lĂ , quelle merveille ! «Mon Ă©nergie spirituelle flottait en suspension autour de moi, telle une baleine gĂ©ante dans un ocĂ©an d’euphorie muette.» L’anatomiste aurait diagnostiquĂ© : perte du cerveau gauche, qui baignait dans son sang, et donc report de toutes les sensations Ă travers le crible du cerveau droit.
Mais elle n’en Ă©tait pas lĂ . Commença une longue convalescence avec sa mère, qui comprenait le besoin frĂ©nĂ©tique de sa fille de dormir. Entre deux sommes, sĂ©ances de rééducation. Se dresser sur son sĂ©ant, tenter de comprendre ce qu’on vous dit, retrouver les mots disparus. Puis ce fut le tour des lettres. Jill dut rĂ©apprendre Ă lire. Ă€ conduire. Ă€ rĂ©ussir un puzzle. Ă€ monter des escaliers…
Au fur et Ă mesure que sa vie se remettait en place – elle recommença ses confĂ©rences six mois après l’AVC – le Dr Bolte Taylor rĂ©alisa qu’elle avait une nouvelle mission Ă mener auprès de tout individu dotĂ© d’un cerveau : «Si mon odyssĂ©e intĂ©rieure m’a appris une chose, c’est que la quiĂ©tude est Ă notre portĂ©e. Il nous suffit, pour y parvenir, de faire taire la voix de notre hĂ©misphère gauche dominant.»
Cette voix compte, bavarde, évalue, suppute. Elle est capable de vous souffler les pires idées : découragement, fureur, peur. Elle nous structure aussi par le langage, la raison, la connaissance. Comment utilise-t-on alors son hémisphère droit ? Nul manuel ne nous a jamais appris le bonheur par mobilisation latéralisée de la matière grise.

